Accepter l’inacceptable

Je reçois tous les jours des patients qui essayent de surmonter le décès d’un proche. Autant de personnes, autant d’histoires différentes. Or, il n’existe pas un deuil universel mais bien des deuils singuliers. « Je n’ai pas envie de faire mon deuil » dit Corinne, 35 ans après la disparition de sa mère lorsqu’elle avait 18 ans. C’est accepter l’inacceptable, j’y pense tous les jours.

Bien sûr, on connaît des deuils symboliques comme la rupture amoureuse, le chômage ou la fin d’une amitié. J’ai écrit un article sur la séparation si cela vous intéresse. On y retrouve les différents phases du deuil.

Cependant, chaque être humain connaîtra la mort d’un proche. Plus ou moins tard dans notre vie, nos parents décèdent et les conséquences sur notre vie sont lourdes. Mais d’autres perdent un frère, une soeur, un cousin et l’impact est immense sur la vie de famille.

Donc accompagner des patients en souffrance nécessite l’accueil des sentiments de la façon la plus neutre possible, la plus bienveillante et en évitant le jugement de l’autre.

Nos ressentis sont parfois tellement ambigus. En voici quelques-uns pour illustrer leur complexité

Le soulagement

Après une longue maladie, une déchéance physique et/ou mentale, le soulagement à l’annonce du décès est souvent exprimé. Il est tout à fait naturel de souhaiter à ceux que l’on aime de pouvoir retrouver l’apaisement même si cela passe par la mort. Les douleurs sont aujourd’hui calmées par les médecins mais c’est un sujet souvent tabou que de regarder en face le vieillissement, la sénilité ou la perte de nos capacités et notre dignité.

Le déni

Les premiers temps, on pense qu’on va revoir la personne. Par exemple, on a envie de lui téléphoner, d’entendre sa voix. On garde parfois bien longtemps le répondeur actif. Souvent une voix dans la rue nous donne l’impression que la personne nous appelle. Par ailleurs, les personnes qui n’ont pas pu assister aux obsèques gardent souvent l’espoir que la personne va revenir d’un long voyage. Autrefois, malheureusement, on ne disait pas aux enfants la vérité. Ils passaient parfois leur enfance à attendre le retour de leur parent.

La culpabilité

Se sentir coupable nous donne l’impression qu’on a fait quelque chose de mal et que l’on peut agir. Le plus dur est l’impuissance, accepter que l’on ne peut rien changer. On regrette de n’avoir pas assez dit « je t’aime », d’avoir eu une dispute juste avant la disparition ou n’avoir pas pris le temps d’aller voir assez souvent ses parents, sa grand-mère ou son frère.

Le regret

L’absence nous plonge dans un océan de regrets. Or à chaque moment clé de la vie, un anniversaire, à Noël ou pour la fête des mères, le manque de la personne est plus vif. Plus tard, pour le mariage ou la naissance d’un enfant, la réussite d’un diplôme, il manque toujours la présence de l’être disparu pour que la joie soit totale. C’est en effet ce que raconte Clémence qui a perdu son frère. Les fêtes et anniversaires étaient un calvaire pour ses parents, lui enlevant toute gaité et lui donnant un sentiment d’injustice d’être toujours en vie. « J’aurais préféré que ce soit mon père » dit Thomas qui a perdu sa maman dans un accident de la route.

La résilience

Ce mot a été employé notamment par l’auteur et psychiatre, Boris Cyrulnik. rescapé de la seconde guerre mondiale et qui a survécu au massacre de la synagogue de Bordeaux. En physique, la résilience est la capacité des matériaux à résister aux chocs ou à retrouver leur forme initiale après avoir été comprimés ou déformés. Cette métaphore montre bien que la matière peut résister comme notre mental, notre cœur et notre corps peuvent retrouver un bien-être malgré tout.

Chacun son rythme

Inutile de vouloir aller trop vite, « il faut faire son deuil », « ça fait deux ans maintenant, il faut passer à autre chose », est le meilleur moyen de vivre un tsunami, quelques années plus tard à l’occasion d’une perte d’emploi, d’une séparation. On se trouve alors terrassé par la souffrance et on ne comprend pas pourquoi la dépression s’installe. Aurélie s’est sentie abandonnée une deuxième fois.

Lui donner un sens

La mort d’un enfant est selon moi la pire épreuve. Cette injustice n’a aucun sens et elle n’entre pas dans la logique des générations qui se succèdent. Certains parents sombrent et d’autres essayent de survivre. La présence d’autres enfants ou la défense d’une cause peut aider. Par exemple, Jeanne milite dans une association de lutte contre les violences routières et Jean-Marc anime un groupe de parole sur le suicide chez les jeunes. C’est également le cas de Sylvie qui consacre sa vie à la sensibilisation des dangers de la drogue dans les collèges et lycées.

Se souvenir des belles choses est le titre d’un film qui illustre bien selon moi une façon d’honorer la mémoire d’un proche. Car nous avons eu la chance de connaître cette personne, elle nous a transmis son courage, ses idéaux, ses valeurs. On est porteur de l’amour de l’autre et on peut décider de le faire grandir dans notre vie. Je constate beaucoup de maturité et de ressources chez les personnes ayant vécu un deuil très jeune. Peut-être s’agit-il d’un désir de vivre plus fort ?

La spiritualité

Je ne vais pas parler de religion mais plutôt de spiritualité. J’entends beaucoup de témoignages concernant la sensation d’une « connexion » avec les êtres disparus. On sent parfois une présence, un parfum ou on voit des signes très troublants. Sans doute cela rassure de se dire qu’il y a une vie après la mort terrestre. La conscience continuerait de vivre au delà du corps physique, c’est ce que suggèrent les expériences de mort imminente.

J’aime croire à cette idée mais avant tout, notre présence ici est pour ceux qui restent. D’ailleurs pour conclure, je vais vous livrer un dialogue avec un de mes patients qui a perdu sa femme il y a un an :

Lui : « je ne vis pas, je survie »

Moi : « que souhaiterait-elle pour vous en cet instant ? »

Lui : « que je sois heureux et que je continue ».

Merci de partager en commentaires vos expériences, vos témoignages car je sais que certains vont trouver beaucoup de réconfort à les lire.

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